Voyage moto en Anatolie, la Turquie insoupçonnée
Voyage de cinq jours

Voyage moto en Anatolie, la Turquie insoupçonnée

Istanboul, Ephèse, la Cappadoce ou encore la côte méditerranéenne: la Turquie regorge de lieux à visiter. Moins connu, l’est du pays, sur le plateau anatolien, n’est pas en reste. Découverte par Marvin Ancian et Amaia Uriarte, deux Lausannois qui publient un blog intitulé Bonnie and Klyde, durant un grand voyage entre Suisse et Singapour, cette région est un de leurs coups de cœur.

Notre porte d’entrée de l’Anatolie, une région au nord-est de la Turquie, fut le Mont Nemrut, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987.

A son sommet, coiffé d’un gigantesque tumulus (butte artificielle recouvrant une sépulture) de cinquante mètres de haut, ont été retrouvés des vestiges datant du Ier s avant Jésus-Christ. Il est réputé être le lieu où l’on observe parmi les plus beaux couchers de soleil du pays; il faut s’y rendre en fin de journée pour observer l’astre solaire s’enfoncer derrière la vallée de l’Euphrate. Y parvenir fait d’ailleurs déjà partie de l’expérience. Pour cela, trois routes sont possibles. La première, sur le flanc nord, en bonne condition, passe par la ville de Malatya. Les deux suivantes se rejoignent (ce qui n’est pas le cas du premier itinéraire) et permettent d’atteindre le sommet par la face sud, l’une depuis l’est, l’autre depuis l’ouest. Elles passent respectivement par les villages de Karadut et Eski Kale. Ce deuxième choix, que nous avons emprunté, est certainement le plus abrupt, mais également le plus exaltant. Sur une dizaine de kilomètres, les pourcentages de pente sont impressionnants et, en dépassant des voyageurs à vélo, nous remercions nos machines de nous propulser sans effort.

Anatolie
Une des vues que l’on peut admirer depuis le mont Nemrut.

Une fois à destination, le panorama à 360 degrés s’offre à nous. Mais le plus intrigant ce sont certainement ces têtes en pierre de plusieurs mètres de haut disposées sur les terrasses est et ouest et représentant des divinités arméniennes. La mégalomanie d’Antochios premier, à l’origine de ces sculptures et roi de la région quelques années avant Jésus Christ, l’a même poussé à faire réaliser une statue à son effigie afin de côtoyer les dieux.

Anatolie, jour 2, Mardin

L’axe principal passant par Siverek et Dyarbakir est la route la plus rapide permettant de rejoindre Mardin, étape suivante de notre itinéraire en Anatolie. S’il n’est pas le plus plaisant – notamment à cause de la traversée de ces villes peu propices aux deux-roues – il offre tout de même quelques tronçons divertissants sur un bitume en parfait état.

Mardin
Marvin Ancian contemple la ville de Mardin.

Mardin, située dans la région du Kurdistan à proximité de la frontière syrienne, souffre quelque peu de cette localisation. Cela n’empêche pas les Turcs de toutes origines de s’y rendre pour profiter du plaisir de vivre qui y règne. En effet, grâce à de nombreux vols internes depuis les principaux aéroports du pays, de nombreux locaux viennent profiter de la ville. Le gouvernement souhaitant même promouvoir cette destination à l’international, elle est le point de départ idéal pour découvrir l’est de la Turquie.

Située à flanc d’une colline surplombant la plaine mésopotamienne, Mardin est hérissée de minarets dépassant à travers un enchevêtrement de rues labyrinthiques. Au sommet, comme cerise sur un gâteau déjà appétissant, une forteresse dominant le tout. Sillonner les ruelles de la ville à la découverte de sa richesse est un réel enchantement. La vue sur l’ensemble de la région depuis le toit de la medressa Sultan Asi restera un moment fort de notre séjour. Et lorsque le soleil atteint son zénith, s’offrir un café turc ou une boisson rafraîchissante sur une des nombreuses terrasses garantit un panorama saisissant.

Mardin
Il y a des choses à découvrir dans les rues de Mardin.

La ville propose également un vaste choix gastronomique. Du kebap, spécialité de la région, aux assortiments de mezze, le choix est vaste. Pour le premier nous conseillons le restaurant Yusuf Usta et sa terrasse bon enfant. Pour les seconds, même si nous n’y sommes pas allés, il semblerait que le Cercis Murat Konaği soit l’endroit idéal. En période de Ramadan, le calme de la journée laisse place à une frénésie nocturne une fois le soleil couché. Les rues s’animent au rythme des gens savourant leur repas. Voyageant depuis la Suisse, nos montures ont commencé à montrer quelques signes de fatigue. S’ils ont rapidement été réglés, ils nous ont permis de faire de très belles rencontres. Ces dernières nous ont notamment fait découvrir la région comme personne. Ainsi, nous nous sommes rendus au monastère syriaque orthodoxe Mor Hananyo situé à proximité de Mardin, ainsi qu’aux ruines de Dara, forteresse byzantine chargée d’histoire. Si la vision du mur faisant office de frontière entre la Turquie et la Syrie a été glaçante, elle fut contrastée par cet après-midi passé en compagnie de nos deux nouveaux amis qui ont confirmé tout le bien que l’on pensait du peuple turc et de son accueil légendaire.

Anatolie, jour 3, Hasankeyf

Au départ de Mardin, plusieurs itinéraires sont possibles pour poursuivre la route en direction du nord-est du pays. Celui menant au petit village de Savur – une espèce de Mardin miniature – permet de sillonner la région sur des axes peu fréquentés. Si les paysages restent très arides, ils n’en sont pas moins dénués d’intérêt et permettent de se laisser accompagner jusqu’à la ville d’Hasankeyf. Ou plutôt ce qu’il en reste. En effet, la controversée construction du barrage d’Ilisu sur le Tigre (voir encadré) devrait submerger la plaine, dont la ville et son patrimoine archéologique.

Hasankeyf
La ville d’Hasankeyf au bord du fleuve, promise à l’engloutissement quand le barrage projeté sera réalisé.

Ainsi, même si certains monuments, à l’instar du tombeau de Zeynel Bey qui régna brièvement sur la ville au XVème siècle, ont été déplacés, le pont en pierre datant du XIIème siècle, la mosquée ou encore les habitations troglodytes se verront inondés. Si une nouvelle ville est d’ores et déjà construite sur les hauteurs, elle est, à ce jour, encore inhabitée.

Après Batman, la végétation revient

Une trentaine de kilomètres plus loin se trouve la ville de Batman. En prolongeant à l’est en direction de Bitlis, les paysages de l’Anatolie évoluent. Tout d’abord, quelques reliefs aux teintes rouge et verte. La végétation prend petit à petit le dessus sur l’aridité. Mais c’est en bifurquant en direction du cratère Nemrut (à ne pas confondre avec la montagne du même nom) que le contraste est des plus éloquents. Ce volcan dormant culmine à 3050 mètres. L’ascension débute au niveau du lac de Van par une bonne route serpentant sur le flanc de ce géant. Le bitume devient ensuite pavé alors que le panorama sur l’ensemble de la région, notamment le lac en contrebas, se découvre.

Anatolie
L’Anatolie au petit matin. Lever de motards au bord du lac du cratère Nemrut (à ne pas confondre avec le Mont).

A peine le temps de se remettre de cette vue qu’on bascule au sein du cratère à proprement parler. Au fond, à 2247 mètres d’altitude, on a un lac formant une demi-lune, atteignable par une piste aisée. Dans ce trou de 8 kilomètres de diamètre, isolé de la civilisation pourtant si proche, passer une nuit sous tente est une expérience inoubliable.

Le lac de Van, d’une superficie de 3755 km2, est le plus grand de Turquie. La route le long de sa côte nord permet d’atteindre la province d’Ağrı, toujours en Anatolie. Très volcanique, elle offre des paysages inattendus. Des pentes douces et vertes déchirées par des roches noires acérées. Point d’orgue, le mont Ararat – plus haut sommet du pays avec ses 5165 mètres d’altitude – volcan de plus d’un million et demi d’années. Afin de le découvrir sous toutes ses facettes, des routes non bitumées permettent d’admirer les neiges éternelles présentes à son sommet.

Anatolie
Le palais Ishak Pacha, surplombant la ville de Dogubayazit.

La boucle que nous avons effectuée commence par le palais d’Ishak Pacha. Il est malheureusement partiellement en ruine; son architecture n’en est pas moins impressionnante. Surplombant la ville de Doğubeyazit, le coup d’œil sur la région vaut le détour à lui seul. Les environs du volcan permettent ensuite de découvrir, notamment, les villages de Melikşah, Üzengili ou encore Telçeker. Entourés de paysages verdoyants, ils sont l’occasion de plonger dans la vie rurale de ce coin de l’Anatolie.

Avant de rejoindre la route E80, au niveau d’Üzengili, il y a un petit parc national dans lequel se trouve une formation rocheuse pittoresque. Celle-ci serait l’un de la douzaine de sites où l’arche de Noé aurait fini son voyage. De nombreuses histoires concernant ce navire biblique sont liées à la région. Parmi les plus folles, une anomalie aurait été repérée près du sommet du mont Ararat, à 4724 mètres, et correspondrait à des restes de l’arche. En 2010, lors d’une expédition, des fragments de bois datant de 4800 ans auraient été retrouvés sur le flanc de la montagne. Quelque temps plus tard, la supercherie fut étalée au grand jour: il s’agissait de débris provenant d’un bateau importé de la mer Noire et déposés volontairement afin de soutirer de l’argent à l’organisation finançant l’expédition.

Notre route en Anatolie continue en direction de Kars et de sa citadelle. Lorsque la pluie, le vent et la grêle laissent place au soleil, les paysages nous éblouissent à nouveau. Des montagnes multicolores se dévoilent. Après quelques lacets, synonymes de nos derniers points de vue sur le mont Ararat, s’offre à nous un paysage de prairies et de monts doux éclairés par la lumière du soleil rasant de fin de journée.

Jour 4: Ani, la capitale de l’Arménie

Nous bifurquons, au niveau du village de Digor, en direction du site d’Ani. Cette ancienne ville, encore surnommée la «capitale de l’an mille» fut capitale de l’Arménie à cette période. Ce qu’il en reste aujourd’hui est un ensemble de ruines ceinturé par une double enceinte et considéré comme l’un des plus beaux exemples de l’architecture arménienne. Au printemps, les ruines sont entourées d’herbes hautes parsemées de coquelicots. Ambiance bucolique assurée. Parmi les monuments notables – qui sont principalement des églises, d’où le second surnom d’Ani, la «ville aux mille et une églises» – figure la grande cathédrale. Terminé en 1001, cet édifice massif est l’un des mieux conservés malgré son dôme effondré. A contrario, l’église du Saint-Sauveur est à demi détruite. En effet, seule la moitié du monument tient encore debout, ce qui lui donne un aspect quelque peu ubuesque.

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Le site historique d’Ani, dite ancienne capitale de l’Arménie.

Au-delà des bâtiments encore debout, la partie est du site permet de voir la rivière Akhourian formant la frontière, fermée, avec l’Arménie d’aujourd’hui. Depuis la colline d’Ani peuvent être observés les vestiges du pont qui permettait de traverser le cours d’eau. Cet ouvrage est entièrement en ruine, comme un symbole illustrant les mauvaises relations qu’entretiennent les deux pays.

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L’Akhourian, la rivière à la frontière entre la Turquie et l’Arménie.

Anatolie jour 5: le lac de cristal

Au départ d’Ani, nous reprenons la route en direction de la Géorgie. Çildir est notre dernière étape turque en Anatolie, avant de franchir le col donnant sur la frontière. Ce lac est un lieu de détente par excellence pour les locaux, et pour nous une occasion rêvée d’aller à leur rencontre. En hiver, la couche supérieure gèle, offrant un paysage radicalement différent. Cela n’empêche cependant pas les Turcs de continuer à pique-niquer en venant griller du poisson. Lors du «Festival hivernal international du lac Cristal de Çildir» – se tenant au mois de février et ayant pour but de mettre en avant le tourisme hivernal – des balades en traîneau sur la surface solidifiée du lac sont proposées parmi de nombreuses activités. Sous la grisaille et la pluie, nous quittons le sol turc. La météo semble ne pas avoir envie de nous laisser partir. Nous ne le souhaitons pas plus, nous ne nous réjouissons pas de quitter ce pays magnifique et si accueillant, mais savons que la suite nous réserve un grand nombre de surprises et de découvertes. Et que nous reviendrons dans cette Turquie insoupçonnée.

Si vous voulez suivre les aventures, de Marvin, d’Amaia, et de leurs montures Bonnie et Klyde, regardez régulièrement leur blog.

Photos: Marvin Ancian, Amaia Uriarte (Bonnie & Klyde)
Article paru sous une autre forme dans le magazine Moto Sport Suisse

Auteur

Jérôme Ducret

Jérôme Ducret

Journaliste - 51 ans, 1m70, 80 kg - habite à Lausanne - marié, deux enfants. Aime les Italiennes et les Anglaises (les motos, bien sûr), mais n'est pas sectaire. A l'aise dans les ronds-points et les petites routes.

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